Millet MXP Prokletije

Retour d’expédition «PROKLETIJE»

une des 3 lauréates 2019/2020

DESTINATION
MONTÉNÉGRO

DURÉE
22 JOURS

Contexte

Avant de parler de l’aventure en elle-même et du feu de l’action, il semble judicieux de repréciser le contexte dans lequel s’intègre cette expédition.

En octobre 2019, une belle équipe de jeunes se forme en Isère, de rencontres en rencontres, avec une envie commune : partir vivre une aventure tous ensemble en 2020, autour de l’escalade et du partage, au-delà de nos frontières que nous connaissons si bien. Plusieurs réunions de brainstorming nous amènent à converger vers les confins de l’Europe, un lieu méconnu et pourtant si attirant. Le potentiel du Prokletije en terme d’exploration et d’aventures verticales est véritablement gigantesque.

En mars 2020, le virus COVID19 secoue l’ensemble de la planète.

Alors que nous espérions tous secrètement que cette crise ne dure que quelques mois, tout juste, nous voilà embarqué au mois de juin par une société psychotique sans limites, qui projette une crise incohérente bien au-delà de l’année 2020… la question se pose désormais réellement : pourrons-nous partir en août à l’aventure, même au sein du continent Européen ?

En guise de petit point géographique : le Prokletije est un massif calcaire, à cheval entre le sud du Monténégro et le Nord de l’Albanie. Pour atteindre le Monténégro depuis la France, il faut traverser l’Italie d’ouest en est, la Slovénie (UE et Espace Schengen) sur une soixantaine de kilomètres, ensuite descendre toute la Croatie du Nord-Ouest ou Sud (la Croatie est dans l’UE, mais pas dans l’Espace Schengen).
De là, deux solutions :

  • traverser la Serbie du Nord au Sud pour directement entrer au Monténégro par le Nord-est,
  • ou traverser un petit bout de Bosnie pour attaquer le Monténégro par le Nord-ouest.

Les deux pays (Bosnie et Serbie) sont tous les deux hors UE et hors Espace Schengen. L’Albanie et le Monténégro sont tous les deux des pays hors UE et hors Espace Schengen, comme leurs voisins.

Millet MXP Prokletije - équipe
une envie commune : partir vivre une aventure tous ensemble en 2020, autour de l’escalade et du partage

Le lieu que nous avions repéré pour le camp de base dans le massif du Prokletije est accessible soit depuis le Monténégro (3km de marche avec 300 mètres de dénivelé positif), soit depuis l’Albanie (9km de marche avec 1200 mètres de dénivelé positif).

L’Albanie lève son confinement plus rapidement que le Monténégro, début juillet. A cet instant-là, nous avons donc envisagé l’expédition en considérant une approche longue et fastidieuse, et en prenant contact avec des locaux pour utiliser des mules qui nous auraient permis d’acheminer le matériel ainsi que les vivres pour les plusieurs semaines d’autonomie. Finalement, retournement de situation la semaine qui précède notre départ, le Monténégro sort du confinement et ouvre ses frontières. Nos plans changent très rapidement, mais nous arrivons aisément à nous adapter à la situation.

Nous prévoyons de réaliser cette expédition en mobilité douce, et donc de ralier le Monténégro depuis la France à l’aide d’autobus, de trains et d’autostop. Avec le contexte du COVID19 et les possibles difficultés de passage de frontière, ainsi que la charge de matériel plutôt considérable, l’équipe décide de se scinder en deux :

  • 3 membres iront jusqu’au Monténégro en voiture, avec le gros du matériel d’expédition,
  • tandis que les 3 autres, armés de leurs gros sacs à dos de 60 litres, prendront les transports en commun.

Le but principal : limiter le plus possible nos émissions de CO2 (i.e calcul comparatif des émissions de CO2 dans le bilan, à la fin de ce compte-rendu).

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Nous prévoyons de réaliser cette expédition en mobilité douce

Le voyage (J-1 à J+3)

31 Juillet, 19h, tout le monde se rassemble chez Thibault, chacun arrivant avec plusieurs sacs comportant le matériel nécessaire pour l’expédition. Il faut dire que nous sommes bien chargés. En effet, nous partons avec l’équivalent de 20 jours de nourriture (dont beaucoup de nourritures Lyophilisées, de notre partenaire Trek’N’Eat), un groupe électrogène (pour assurer la recharge de l’électronique), les deux tentes d’expédition (de notre partenaire Nemo), le matériel d’escalade et d’ouverture (dont 400 mètres de cordes statiques provenant de notre partenaire Millet), et les effets personnels de chacun. On charge la voiture, et on prépare les sacs : on sera bien serré… mais ça devrait le faire!

Le départ est prévu le lendemain matin, samedi, à la première heure!

Le rendez-vous est donné à Vusanje, 2 jours plus tard (20h de trajet prévu, sans compter les pauses !). Et comme si la voiture de Thibault n’était pas assez petite (Peugeot 108), le passager avant se retrouve avec Iana, recrue toute fraiche de l’expédition (Husky Sibérien, qui le suit dans toutes ses aventures), entre les jambes … confort assuré, vous ne serez pas déçu du voyage !

Les conducteurs se relayent côté véhicule, tandis que du côté transport en commun on se serre les coudes pour ne pas se perdre dans les changements de bus en tout genre. Les compagnons imaginaient faire les passages de frontière en autostop (à cause du COVID19, aucuns autobus transfrontaliers ne fonctionnent dans cette partie de l’Europe), mais le plan s’avère rapidement défectueux. Il faut alors avoir recours aux Ubers pour les passages de frontières (notamment celle entre la Croatie et le Monténégro). De leur côté, les conducteurs ne parviendront pas à entrer en Bosnie à cause du COVID19, ce qui leur vaudra un joli détour par la côte Croate.

Résultat des courses : Thibault, Margaux et Léo arriveront le 2 Août, tandis que Eymeric, Antonin et Gabriel arriveront le soir du 3 Août. Tout le monde est exténué du voyage, avec des nuits très souvent courtes et inconfortables dans les bus, mais l’important est là, nous sommes bien au Monténégro, dans ce magnifique parc qui nous tend les bras. Grand beau annoncé pour le lendemain, une bonne nuit réparatrice en perspective, et nous partirons souriant arpenter le massif.

Exploration et préparation (J4 à J6)

Au réveil, première surprise : nous sortons de notre tente et découvrons enfin ce paysage auquel nous avons rêvé pendant de longues semaines. Nos regards se perdent sur un nombre incalculable de faces rocheuses, toutes plus esthétiques les unes que les autres.

La journée étant ensoleillée, nous choisissons d’aller faire un repérage des faces dans le massif. L’équipe part donc pour une longue randonnée, l’objectif étant de sélectionner les lignes que nous allons essayer de grimper. Nous cherchons donc des lignes de faiblesse dans les faces, qui se prêtent bien à la pose de protection, et facilitent la lecture du terrain.

La journée sera intense, et physiquement éprouvante. La faible fréquentation du massif (surement dû au COVID19, mais pas que…) rend les sentiers moins bien praticables qu’ils ont pu l’être certainement, un jour.

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Au terme de ces 3 premiers jours, tout est prêts. Il n’y a plus qu’à s’attaquer à l’escalade, et entamer les hostilités…

Le massif est gigantesque, on aperçoit de très loin son point culminant (i.e Maja E Jezerce), qui est tout sauf à proximité. Les vallons sont longs et larges, et nous rappellent le massif des Ecrins. Nous terminons notre journée après pas moins de 25 kilomètres de randonnée, en s’écroulant à l’ombre des arbres de notre camp de base pour une bonne sieste méritée.

Après une longue discussion sur les envies de chacun et compte tenu des contraintes du terrain (sentiers dans des états moyens et aucun point d’eau dans le massif), nos aventures s’orientent vers une fissure évidente dans une tour, rive droite de la vallée, et sur une autre fissure rive gauche dans une immense paroi de 600m. L’euphorie est présente, tout le monde a hâte de chausser les chaussons et de se mettre à l’attaque.

Le lendemain, la pluie et l’humidité ambiante font retomber l’euphorie sans vergogne. Malgré cette météo « peu favorable », on se répartie les rôles pour « rentabiliser » cette journée. Une équipe s’occupe tout d’abord d’aller repérer une marche d’approche permettant de se rendre au pied de la fissure de la Tour. Ils partent pour la matinée, la machette à la main. Première victoire : en coupant à travers la forêt à vue, ils ressortent sur un goulet qui chemine en direction de la face. En remontant ce goulet rocailleux, plusieurs vires ascendantes les amènent ensuite au pied de la voie. La redescente est enfin ponctuée de « cairns » réguliers, qui permettront à l’avenir de retrouver le trajet sans difficultés.

L’après-midi, après un lyoph’ rapidement dévoré, la deuxième équipe passe en mode « mules », et part acheminer le matériel nécessaire à l’ouverture au pied de la face : perforateurs, friends et coinceurs, cordes d’escalade et cordes statiques, etc. Ils bénéficieront d’une météo un peu meilleure que le matin, et en profiteront pour aménager une sente sur la vire d’accès. Au vu du nombre d’aller-retour que nous allons faire, il est en effet préférable de se mettre dès le début dans les meilleures conditions d’approche possible.

J6 : même météo, même programme… On aménage donc l’approche de la ligne rive gauche de la vallée.

Au terme de ces 3 premiers jours, tout est prêts. Il n’y a plus qu’à s’attaquer à l’escalade, et entamer les hostilités…

Certes, nos habits n’ont pas séché avec cette pluie incessante, mais on commence à s’en accommoder. Il faudra bien faire avec les conditions du moment, et relativiser, car apparemment la canicule s’installe sur la France au même moment, tandis que pour nous, le thermomètre ne dépasse que très rarement les 20 degrés.

Les ouvertures (J7 à J16)

L1 + L2

Premier matin d’ouverture, l’excitation est à son comble. Malgré une météo pluvieuse (comme d’habitude, apparemment), le moral est au plus haut. Les cordées se dessinent : Margaux, Léo et Eymeric se lanceront à l’assaut de la voie de la fissure (rive gauche), tandis qu’Antonin et Gabriel iront dans celle de la Tour. Thibault restera en appui en bas, avec le talki walkki, les jumelles et le téléobjectif, en cas de souci. Le gros du matériel est au départ de chaque voie, il ne reste plus qu’à monter le matériel personnel. D’ailleurs en parlant de matériel personnel, Eymeric ne trouve pas son baudrier, il retourne intégralement le camp de base, incapable de le trouver (on apprendra à la fin du voyage qu’il n’a jamais quitté la France avec nous …), et utilise finalement celui de Thibault pour la journée.

Du côté de la tour, la première longueur (L1 : 5b) comporte une section de caillou en très mauvais état. Une fois dépassé cette longueur, on arrive dans la fameuse fissure, et tout de suite la qualité du caillou change, on passe sur un calcaire très abrasif et très compact… un vrai régal à grimper ! Gabriel et Antonin avancent bien, tout en sécurisant leur progression (i.e relais conforts et solides). En fin de journée, ils posent la corde statique, qui permettra de remonter le lendemain jusqu’à leur dernier point d’avancement.

De l’autre côté, Eymeric, Margaux et Léo auront eu un peu plus de difficulté. Eymeric s’est lancé dans la première longueur, cherchant à rejoindre une fissure légèrement déversante, mais plusieurs sections en amont étaient improtégeables, sur du caillou terreux et en très mauvais état. Il décide donc de dévier l’itinéraire et de s’engager plus sur la gauche de l’itinéraire prévu, dans une autre petite fissure, débouchant sur des systèmes de dalles. En sortant sur la vire heureuse de fin de longueur, juste avant d’atteindre un emplacement très bon de relais, le tirage aura eu raison de la terre sous ses pieds… Première chute sur friends, en terrain d’aventure, pour lui (un peu plus de 10 mètres de « vol »), une belle montée d’adrénaline, un bon coup de chaud pour margaux à l’assurage. Au final plus de peur que de mal, Eymeric s’en sort avec deux ou trois hématomes. Il redescend, préférant assurer le coup et se reposer pour les jours à venir. Margaux et Léo poursuivront jusqu’à buter sur une section en dalle, peu protégeable. Ils réalisent eux aussi l’installation de la corde statique et rentrent au camp de base.

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L3

Encore et toujours de la pluie pour la journée suivante … pas la peine de se presser, la météo va en s’arrangeant pendant la journée. Les cordées repartent chacune dans leurs voies respectives. Thibault, plus expérimenté sur la partie équipement, prend la place d’Eymeric qui reste au repos après son vol de la veille. C’est donc lui qui sortira la longueur improtégeable dans la dalle en « artifant » (grimpant sur les protections qu’il aura posées). Le bruit du perfo resonnera toute la journée dans la vallée. Au final, la pluie de fin d’après-midi coupera les cordées dans leurs avancées, les obligeant à redescendre plus tôt que prévu.

Moment de réflexion au camp de base. La voie de la Tour, qui semblait pouvoir être réalisée en 6 longueurs semble plus longue que prévu, surtout avec cette météo, et dans un niveau de difficulté bien supérieur à ce que nous espérions. Au final, après 2 « journées » de grimpe (raccourcies pour cause d’orages de fin de journée…), nous arrivons au sommet de L3 du côté de la Tour, et au sommet de L2 (2 longueurs de 45m) du côté de la fissure. On envisage donc d’aller repérer le dessus de la Tour, à pied en contournant le pilier, pour voir si une ouverture par le haut est possible, avec de donner un coup de pouce aux ouvreurs de ce côté-là de la vallée.

L4 + L5

Changement d’organisation pour ce troisième jour de grimpe, Gabriel et Antonin continuent leur travail dans la voie, tandis que les autres vont repérer le haut pour voir si une ouverture « par le haut » sur corde statique est envisageable pour la partie haute de la voie. Au final, après avoir arpenté de longs moments les sentiers, sous une brume humide constante, voir en pleine tempête par moment, l’équipe arrive sur le haut du plateau, derrière la Tour, mais l’accès aux falaises n’est vraiment pas aisé, ce qui semble donc peu approprié. C’est donc indiscutable : nous continuerons donc l’ouverture « par le bas » !

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Repos

Toujours dans la même thématique météorologique que celle des précédents jours, le 4ème jour sera un jour de repos pour l’ensemble du groupe. On en profite pour nettoyer les habits qui commencent à avoir des couleurs et odeurs assez originales, voir peu orthodoxes par moment.

Thibault en profite pour faire des interviews des différents membres, leur réservant quelques questions parfois déroutantes !

La sieste semble être un incontournable du jour, associée à 2 vrais repas : à force de ne pas manger, car pendu dans un baudrier sur la paroi, on avait oublié que le midi on peut manger des bonnes choses ! Les batteries (perforateurs, gopros, talkis-walkis, …) sont remplies, pour repartir de plus bel dans les voies le lendemain.

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En l’espace de 15 minutes, nous sommes passé du grand beau à une pluie battante

L6

Changement dans les cordées : Margaux part avec Gabriel du côté de la Tour, tandis qu’une autre cordée poursuivre le travail sur la voie de la fissure.

Du côté de la Tour, on a déjà pris pas mal de hauteur, le temps pour remonter sur la corde statique augmente de plus en plus, c’est bon signe, mais ça entame bien les bras avant même d’avoir commencé à grimper. Cette fameuse L6 semble bien plus dure que les longueurs précédentes. Ajoutons à cela l’incapacité de protéger sur une quinzaine de mètres (fissure trop large pour notre unique friends n°5), et tout devient bien compliqué. Au final, nos deux protagonistes s’en sortent, après une longue après-midi de combat acharné.

Du côté de la Fissure, rive gauche, Léo enchaîne L3 (mi-dalle, mi-vire herbeuse, mi-fissure) et Eymeric fait la jonction avec la grande fissure en faisant L4 et L5 d’une traite, longueurs de transition. A ce niveau-là, la fissure est un énorme goulet, et donne peu envie de s’engager dedans. Ils décident donc de rebrousser chemin, une alternative est possible sur la droite et permettrait d’arriver sur une section plus intéressante de la fissure, encore un peu plus haut dans la face.

Tout d’un coup, on prend conscience qu’en un temps record la météo s’est complètement modifiée. En l’espace de 15 minutes, nous sommes passé du grand beau à une pluie battante. Gabriel et Margaux allaient entamer leur redescente lorsque l’orage fit rage juste au-dessus d’eux, en plein sur le sommet. La foudre frappera à plusieurs reprises autour d’eux. Bloqué avec tout le matériel métallique sur le baudrier, ils ont passé 15 minutes terribles, le temps que l’orage se déplace, dans l’incapacité de faire quoi que ce soit. En bas, impuissant, nous ne pouvions qu’attendre d’avoir de leurs nouvelles. Cette expérience aura eu le don de « vacciner » l’équipe, et de nous faire mettre en place des stratégies de replis efficaces et drastiques. Il faudra donc à l’avenir être plus prévoyant sur ces phénomènes climatiques, quitte à ordonner un repli non-nécessaire, et se fier le moins possible à la météo recueillie par internet.

L7+L8

Devant le temps qui passe et la fin de l’expédition qui approche, on décide de passer à la vitesse supérieure du côté de la Tour. La fissure sommitale semble être dans un caillou de qualité moyenne, et le niveau requis semble très sérieux. Antonin, Gabriel et Margaux ajoutent deux longueurs supplémentaires, à la suite de la L6 mémorable (L6 : 7b). La stratégie adoptée consiste à avoir deux personnes qui grimpent, pendant qu’une en dessous s’occupe de percer le relais précédent et de « nettoyer » la voie, c’est-à-dire enlever les cailloux instables, la poussière sur les prises, etc..

De leur côté, Eymeric et Léo retournent à l’endroit où ils s’étaient arrêtés la veille, en rive gauche. Ils tentent une ouverture sur la droite de la fissure. Après une longueur dans du caillou qui laisse à désirer, ils choisissent de ne pas s’aventurer plus loin. Il était possible de grimper une longueur supplémentaire, mais sans grand intérêt, puisque le temps et la distance de corde statique manqueraient ensuite pour cheminer tout le long de la fissure centrale… En tout cas, on peut maintenant accéder à cette immense fissure, grâce aux équipements laissés en place dans les dalles et au relais, c’est un premier objectif correctement atteint, on reviendra un jour pour se lancer à l’assaut de la suite de l’itinéraire.

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on remercie notre partenaire Millet pour les cordes de 60 mètres ! 😉

L9 + L10

Dernier jour d’ouverture dans la tour si tout se passe pour le mieux, avant de se concentrer les jours suivants sur l’enchainement des voies, et de savourer pleinement le travail accompli. Eymeric et Leo repartent pour nettoyer la voie de la fissure (rive gauche), mettre en place les goujons dans les endroits clés de la dalle, et grimper les passages encore invaincus de cette fameuse dalle. Au final, les 3 premières longueurs de la face, rive gauche, avec tous les relais et rappels équipés, représentent une petite grande voie très sympa, qui peut être réalisé par les visiteurs en début de séjour, afin de se « familiariser » avec l’escalade locale (tout de même sacrément exigeante).

Du côté Tour, le trio habituel poursuit ses efforts. Antonin aura le privilège de sortir au sommet le premier, au terme d’un gros combat dans la dernière longueur, « renfougne » comme on dit dans le jargon ! Ses bras s’en rappellent, à en voir le nombre de griffures. Le caillou est abrasif !

La joie est bien présente, mais de suite il ne faut pas trainer, car comme les jours précédents, l’orage arrive autour de 14h, et il ne vaut mieux pas s’attarder en haut… le sommet de la tour semble être un véritable paratonnerre naturel !

Le soir, c’est la fête au camp de base, nous sommes enfin sorti au sommet de cette superbe ligne ! Mais il nous reste encore beaucoup de travail dans la face avant de pouvoir être pleinement satisfaits, il faut remplacer les pitons par des goujons et préparer les rappels pour la voie. C’est le programme de la journée du lendemain pour Gabriel et Eymeric.

Dans le même esprit que la voie, les rappels sont esthétiques et aériens. Gabriel aura beau essayer de faire des rappels de 50 mètres, rien n’y fait, le premier rappel sera en fil d’araignée (pendu dans le vide, les pieds ne touchent pas la parois) pendant 58 mètres (on remercie notre partenaire Millet pour les cordes de 60 mètres ! 😉 ). Au final, 3 rappels en fil d’araignée permettent de rejoindre la vire de R2, qui avec un dernier rappel nous ramène sur la vire de départ.

Les ascensions (J16 à J19)

Comme par magie, les 2 jours à venir sont annoncés plutôt beaux, avec un risque de pluies et d’orages seulement tard dans l’après-midi.

Réveil programmé pour 4h30, l’enchaînement des 10 longueurs risque de prendre du temps, et personne ne veut se retrouver piégé dans la voie sous l’orage. La cordée Margaux, Antonin et Léo sera donc la première cordée à tenter l’enchainement de cette voie (sans « libérer » l’ensemble des longueurs … ils tomberont à quelques reprises dans la fameuse L6). Ils rentreront à la fois exténués, mais comblés par la beauté de cette ouverture. Le lendemain, Gabriel et Antonin repartiront à l’aurore pour tenter à leur tour l’enchainement de la voie. Antonin se donne à fond, et parvient à libérer la longueur clé ! Quelle réussite, et quel beau travail d’équipe !

Une fois de retour au camp de base, vient le moment pour nos deux grimpeurs de trancher sur le nom de cette voie. « Ô rage, ô désespoir » pour Gabriel, face à « Ligne à haute tension » pour Antonin. L’un aura passé 100% des jours d’ouvertures dans la voie (i.e Gabriel), l’autre sera le seul à avoir libéré toutes les longueurs de cette voie (i.e Antonin). Un chi-fou-mi décisif décidera du sort de la voie : « Ligne à haute tension » est acté. Evident et esthétique.

Pour finir le séjour, nous sommes aussi aller grimper la voie ouverte par des Tchèques juste avant notre arrivée. Leur voie est un peu plus en aval de la vallée, juste avant notre fameuse Tour Yosémitique. Cette voie n’est pas terminée (cause de maladie d’un des ouvreurs, les obligeant à rentrer plus tôt que prévu), et cela se sent, beaucoup de bloc sont encore instable, la voie est très poussiéreuse. On notera la beauté de leur L3, qui présente un superbe dièdre fissuré sur un caillou de qualité AOP.

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Retour (J20-22)

Avant de quitter le massif, nous avons la chance et l’opportunité de rencontrer une famille locale : des Albanais vivant à Vusanje (le petit village de montagne qui borde le massif, côté Monténégro). Nous sommes invités à boire le « raki » chez cette famille, très accueillante et très touchante. Ce moment de partage a véritablement marqué nos esprits, nous apprenant le mode de vie local (très loin du mode de vie « occidental ») et nous donnant très envie de revenir et de tisser des liens avec ce pays, si riche et si intense.

Le dernier jour sera consacré à la désinstallation du camp de base, la répartition du matériel et l’organisation des sacs afin que tout rentre à nouveau dans la 108. Naïfs, on imaginait qu’en ayant mangé les repas lyophilisés et l’ensemble des vivres, la tâche serait plus aisée… On se sera bien trompé sur ce point !

 

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La partie « écoresponsable » de notre expédition est donc un véritable succès

Atteinte des objectifs et bilan

Au regard du contexte sociétal et sanitaire international, nous sommes en premier lieu très fiers et heureux d’avoir pu réaliser cette expédition en 2020. L’option de partir en Europe aura été favorable (bien qu’il fallut s’adapter à de nombreuses reprises !).

Concernant le transport en mobilité douce, nous étions un peu revenus dessus sur les derniers préparatifs, mais en fin de compte, nous l’avons bel et bien expérimenté. Avec un peu de recul, il est envisageable de faire de la mobilité douce totale (1 voiture aller-retour Grenoble / Vusanje = 0,55 tonnes de CO2 émis contre 0,09 tonnes en train et 2,80 tonnes en avion, source https://www.goodplanet.org/fr/calculateurs-carbone/particulier/?calculator=1&action=calcul&type=voyage&step=calc_emissions&calcul=success). Notre bilan carbone global est donc très faible, au vu de celui de la plupart des voyageurs dans le monde. La partie « écoresponsable » de notre expédition est donc un véritable succès, montrant qu’il est possible de voyager et de partir à l’aventure, même pour faire des ouvertures de voies d’escalade, en étant respectueux de l’environnement, et sans prendre l’avion ! Cependant, il faut bien réfléchir l’organisation et le matériel à prendre. Beaucoup de matériel superflu a été pris parce que nous prenions une voiture, tout peut et doit être optimisé !

Nous sommes très satisfaits des voies que nous avons ouvertes, plus particulièrement celle de la Tour. Au regard des conditions météorologiques, et du fait que c’était pour la plupart d’entre nous la première expédition d’ouverture de voies en terrain inconnu, c’est une réussite d’avoir pu mener à bien ces deux « projets ». Le potentiel est vraiment impressionnant et gigantesque, chaque cime et chaque montagne ont au moins une ligne évidente. La principale problématique repose dans le manque de points d’eau naturels du massif, qui limite cruellement les camps avancés. Un potentiel de secteur école d’escalade a été rapidement étudié, en rive droite, non loin du village de Vusanje : une barre de plus de 40 mètres de haut, longue de 200 mètres de long, pourrait être aménagée ultérieurement, et ce pour notamment développer le tourisme sportif autour de l’escalade.

Par rapport à la démocratisation de l’escalade dans cette zone, une chose est sure, les habitants locaux n’en bénéficieront pas directement. Leur mode de vie n’est pas tourné vers le loisir, comme nous en avons l’habitude en France. L’été, les locaux se préparent à l’hiver, qui est rude dans cette région des Balkans (entre -10 et -20 degrés avec régulièrement beaucoup de neige), sachant qu’ils sont en autonomie alimentaire, faute de déneigement de la route pendant l’hiver. Toutefois, leur mode de vie s’oriente de plus en plus vers le tourisme estival, qui représente pour eux des revenus bien plus stables
et importants que ceux de l’agriculture ou du maraîchage. L’ouverture de voie d’escalade dans le massif pourrait donc augmenter la fréquentation touristique de cette zone, sous couvert que l’on insiste pour que les grimpeurs logent dans les « guests houses » aménagées par les locaux.

En annexes jointes, les topographies de nos deux voies sont consultables. Ces dernières, traduites en anglais, seront bientôt mises en ligne sur le site « Camp2Camp » (utilisé dans le monde entier), et valorisées dans des articles de presse. De plus, nous sommes en contact avec la plupart des autres acteurs du développement de l’escalade dans le massif du Prokletije, et nous nous portons volontaire pour initier une mise en commun de toutes les informations concernant l’escalade dans le massif : nous allons essayer dans l’avenir de mettre en place un outil permettant de regrouper les topos d’escalade. Ce sera un premier pas en vue d’un éventuel livre-topo sur l’escalade dans le massif du Prokletije.

Enfin, le dernier point de ce bilan concerne l’aspect audiovisuel. La prise d’image a été une réussite. L’histoire de l’ascension de cette tour du Prokletije a un vrai potentiel, et sera restituée dans les mois à venir avec un film d’une vingtaine de minutes (réalisation : Thibault Cattelain). Ce film d’aventure (format 20/25 minutes) sera proposé aux différents festivals de films de montagne et d’aventure, de l’automne 2021. Un second film, plutôt de type documentaire autour du Prokletije et de son développement d’un point de vu « sport de montagne », pourra être envisagé à plus long terme (expéditions complémentaires, etc).

Pour terminer, au nom de l’ensemble des membres de l’expédition Prokletije, nous remercions du fond du coeur les partenaires qui nous ont fait confiance et qui nous ont soutenus sur cette expédition. C’était pour nous un véritable plaisir et un véritable honneur. Et nous avons hâte de partager avec vous, et avec les français et françaises plus globalement, notre belle aventure.

Eymeric Giraud et Thibault Cattelain Porteurs du projet « Prokletije »

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